Après 4 tomes scénarisés par Éric Giacometti, un nouveau collaborateur vient le remplacer. Romancier et scénariste de cinéma et de télévision, Jérémie Guez forme avec Philippe Francq le nouveau duo aux commandes des aventures du milliardaire en blue-jean.
Largo Winch, sinon rien !
Jérémie Guez : Un jour, mon ami, Olivier Jalabert qui connaissait Stéphane Beaujean, directeur éditorial chez Dupuis, est venu me voir en disant : « Il y a une grande série qui repart, ça t’intéresse ? » Je lui ai répondu : « Si c’est Largo, oui ; sinon, non. » Je n’imaginais pas une seconde que ce serait Largo Winch, puisqu’il venait tout juste de changer de scénariste. Il m’a alors lancé : « Ça tombe bien, tu vas pouvoir passer le premier entretien, parce que c’est justement Largo. » Et voilà comment tout a commencé.
La genèse de l’histoire

© Marc Carlot, Agenda BD, 2025
Jérémie Guez : La première chose dont Philippe Francq m’a parlé, c’était la miniaturisation des drones. Nous étions en 2020-2021, avant l’invasion de l’Ukraine par la Russie. J’étais un peu sceptique sur le sujet, je dois l’avouer.
Philippe Francq : Mon raisonnement était proche de celui qui avait conduit à utiliser une navette spatiale pour le diptyque précédent. Lorsqu’on suit l’actualité scientifique et technologique, on sait que certaines avancées sont imminentes. Je pressentais que ces navettes allaient bientôt voler. Et, par hasard, l’album est sorti à l’automne, juste après que les trois navettes, celles de Bezos, Musk et Branson, aient effectué leur petit périple en apesanteur. Ce n’était donc plus vraiment de la science-fiction. Je n’ai pas été visionnaire, simplement dans le courant du temps.
Pour les drones, la situation est un peu différente. Voilà dix ans que des chercheurs de Caltech alertent sur la miniaturisation en cours et sur les dangers potentiels. Aujourd’hui, avec l’IA, la reconnaissance faciale et la réduction de taille, on peut concevoir des drones qui ne nécessitent plus d’opérateur : ils deviennent progressivement autonomes. Ce sont des armes létales redoutables, parfois de la taille d’un insecte.
Je pense que l’humanité n’est pas préparée à affronter ce type de menace. Placée entre de mauvaises mains – et la guerre a toujours fini par y tomber – cette technologie pourrait servir à des régimes autoritaires pour éliminer des opposants. Les applications inquiétantes sont nombreuses.
Largo en terrain inédit : l’aventure continue
Jérémie Guez : C’est un vrai retour aux origines, dans l’esprit de La forteresse de Makiling ou L’Heure du tigre. Largo y évolue dans deux pays encore jamais dessinés, en jean et baskets, courant partout sans recourir à ses milliards ni à la puissance de son groupe.
Philippe Francq : C’est un album qui, comme souvent dans la série, reste fidèle à son univers tout en étant unique. Le lecteur se régalera à retrouver certains paysages familiers, mais aussi à en découvrir de totalement nouveaux, ainsi que des personnages inédits.

Le plus grand plaisir lors de la réalisation de cet album ?
Philippe Francq : Personnellement, j’ai aimé l’écriture du scénario, car l’histoire s’est construite peu à peu, presque naturellement.
Question dessin, je n’ai pas de séquence privilégiée, même si j’aime particulièrement celle du festival des couleurs à Bénarès. J’ai aussi pris beaucoup de plaisir à travailler sur la poursuite en moto : dessiner la petite Hope en lévitation au-dessus du siège m’a beaucoup amusé. Et puis, Sarjevane… c’est toujours un bonheur d’y revenir, de faire découvrir au lecteur des recoins insoupçonnés de cette île.

Jérémie Guez : Il y en a eu beaucoup. Bien sûr, cela tient beaucoup au dessin : découvrir les pages, les scènes d’action, les couleurs… La course-poursuite à Holi, avec ses pigments éclatants, en est un exemple marquant. Mais mon plus grand plaisir reste sans doute la création de personnages ex nihilo, l’idée d’avoir contribué à faire naître des figures qui n’existaient pas auparavant. Hope, évidemment, est la plus belle trouvaille : l’introduction d’une jeune fille dans l’univers de Largo est une véritable nouveauté.
Il y a aussi Shari, Rani, tout l’environnement, les nouveaux antagonistes… Voir apparaître sur le papier des personnages que le lecteur n’avait jamais rencontrés, c’est peut-être la plus grande émotion. C’est une joie de contempler ce que nous avons inventé, porté par le dessin de Philippe. Il y a là quelque chose de magique.
Dans les grandes séries populaires, le lecteur ne songe pas forcément à l’auteur derrière les planches. Ce qui compte, c’est le monde dans lequel on évolue, un univers qui convoque sans cesse l’imaginaire et qui reste profondément lié à l’enfance. C’est rare de découvrir adulte une série qui suscite la même ferveur. C’est un mélange un peu irrationnel d’imagination, de Madeleines de Proust, de moments, de rêveries qu’on a quand on est enfant, parce qu’on ne peut pas voyager, parce que la réalité est un peu plus terre à terre que celle des héros de bande dessinée. Il y a là quelque chose d’indescriptible, de l’ordre de l’ineffable : un grand plaisir d’enfant.
La plus grande difficulté ?

Philippe Francq : Quand je travaille sur un scénario, ou quand je lis un scénario comme du temps de Jean Van Hamme, j’imagine toujours les scènes qu’il faudra dessiner. Et souvent, je me dis : « Ça, c’est impossible, je n’y arriverai jamais. » Je pense par exemple à Voir Venise, avec ce personnage transpercé par le mât d’un parasol, projeté hors du building et planant au-dessus de Central Park. Je me disais : « Jamais je ne pourrai rendre crédible une séquence pareille. »
Les séquences qui m’ont toujours fait un peu peur sont celles avec des ponts, les albums de Largo en sont truffés : des voitures qui s’élancent, basculent dans le vide ou s’écrasent dans l’eau. Je ne sais pas pourquoi, mais ces scènes me hantent dès le début, bien avant d’y arriver. Les craintes montent, s’amplifient… jusqu’au moment où je dois enfin les affronter. Et là, dès les premiers croquis, elles disparaissent : ce ne sont que quatre ou cinq images, et la difficulté se surmonte vite. Ce sont des peurs irrationnelles, sans véritable raison d’être.
J’ai ressenti le même sentiment avec la scène à Varanasi, pour la fête des couleurs. Je disposais de très peu de documentation sur les rues, sur le déroulement de la fête, sur les habits, sur les pigments. Je me demandais comment j’allais barioler Hope et Largo dans cette ambiance. Mais une fois plongé dans le dessin, je me suis rendu compte que cela ne tenait qu’en une page. On trouve des solutions, et au final, le résultat est plutôt réussi.
Jérémie Guez : La difficulté principale, c’est cette peur récurrente de ne pas y arriver. Comme Largo fonctionne par diptyque, il y a toujours un premier album qui installe le décor, l’intrigue et les antagonistes. Le vrai défi était donc d’éviter qu’il ne devienne un simple album d’exposition, et d’y insuffler dès le départ de l’action et des enjeux, même si l’on avance encore dans le brouillard. Pour moi, le challenge consistait à maintenir l’intrigue vivante et à montrer qu’il n’est pas nécessaire d’attendre le second volet pour voir l’action se déployer et les fils se nouer. Il fallait que le lecteur soit happé dès les premières pages, même dans un cadre aussi isolé que celui de Sarjevane.
Reprise de Largo : comment s’y prendre ?

Jérémie Guez : Pour moi, tout s’est fait assez naturellement. Je n’ai pas l’impression de “reprendre” Largo Winch, mais plutôt de m’inscrire dans la continuité de ce qu’est la série depuis 1990. J’arrive avec l’ADN de ses débuts aux côtés de Jean, dont je suis un grand admirateur, et je cherche simplement à me glisser dans les pas d’une équipe qui, au fond, n’a compté que trois personnes.
J’apprécie beaucoup le dernier diptyque et, en tant que lecteur passionné de Largo, j’ai le sentiment que la série n’a jamais été dénaturée par des changements ou des dérives de type spin-off. C’est assez rare, dans la bande dessinée d’aventure franco-belge, de voir une série rester fidèle à elle-même et continuer à fonctionner. Mon objectif était donc de me fondre dans ce moule, tout en apportant mes propres idées.
La première réflexion a été de repartir de là où Largo se trouvait après son diptyque spatial, et de constater que même l’épisode russe restait centré sur la finance. On l’a beaucoup vu évoluer dans les grandes puissances, au cœur des nations. Mais je pensais que le lecteur attendait autre chose : un retour vers l’aventure. Après l’espace, il fallait le ramener sur terre. Après l’illusion d’une amitié entre milliardaires avec Jarod, ou la possibilité d’un frère, il fallait revenir à son héritage indépassable, celui de Nério, qui l’a conduit à enterrer tant de proches.
C’est ainsi qu’est née l’idée de l’ancrer à Sarjevane, isolé, hirsute, coupé du monde et de la technologie. En se connectant organiquement aux derniers volumes et en réfléchissant à l’état psychologique du personnage au moment d’entamer le tome 25, nous avons pu poser les premiers jalons de cette nouvelle étape.

Une implication collective dans le scénario
Philippe Francq : Nous avons travaillé sur le scénario de la manière la plus naturelle qui soit : l’un commençait, envoyait son texte à l’autre, qui écrivait à son tour avant de renvoyer. Pendant six mois, nous avons ainsi joué au ping-pong avec le manuscrit. Ce qui a facilité les choses avec Jérémie, c’est que nous partagions le même désir : repartir de l’ADN de Largo.
Certaines dimensions du personnage avaient un peu disparu, même si elles restaient en filigrane. On en retrouvait un peu dans l’histoire avec Jarod, à travers une amitié esquissée, mais il s’agissait surtout de redonner de l’émotion à un héros qui, dans ses aventures financières, avait fini par adopter une attitude assez froide. Bien sûr, il y a toujours un antagoniste à affronter, mais on avait un peu oublié tout ce qui le constitue : les flashbacks qui jalonnent le tome, le groupe W, les grands moments de sa jeunesse et surtout l’épisode dramatique où, jeune adulte, il hérite du groupe. À ce stade, il n’est pas encore à sa tête, puisqu’il doit encore retrouver ses dix anstalts pour prouver qu’il est bien l’héritier légitime et futur dirigeant.
Jérémie Guez : Pour moi, raconter une histoire obéit toujours au même processus. La technique varie selon qu’il s’agit d’un roman, d’un scénario pour un autre metteur en scène ou pour moi-même, mais le cœur reste identique : retrouver les premiers élans, les personnages, les mouvements initiaux. La technique vient ensuite. C’est pourquoi je n’ai jamais eu l’impression de devoir changer de “cerveau” en passant à la bande dessinée.
J’ai l’habitude du travail d’écriture collective. Je n’allais donc pas dire à Philippe : « Je m’isole un an et je reviens avec le scénario. » Ce n’est pas ma manière de travailler. Ce qui m’intéressait, c’était d’être immergé au maximum dans les arcanes de Largo, de rester en contact avec lui. Au cinéma, on ne travaille jamais seul : on fait entrer beaucoup de gens dans la boucle très tôt, chacun apporte sa contribution, et le texte s’améliore au fil des intéractions.

Propos recueillis par Marc Carlot en novembre 2025 © Marc Carlot, Agenda BD, 2025
Visuels extraits de Largo Winch – T25: Et si les dieux t’abandonnent… © Francq, Guez, Dupuis, 2025
Photos © Marc Carlot, Agenda BD, 2025
Merci à Jocelyne Vanderlinden, Philippe Francq et Jérémie Guez pour leur coopération

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