Après bon nombre d’albums destinés à un public jeunesse, Justine Cunha et Alexis Arlène proposent une version moderne du conte Barbe Bleue qui dénonce les techniques de manipulation dans les relations toxiques.

Comment vous avez été à vous amener à vous lancer dans ce projet ?
Justine Cunha : C’est un projet qui est inspiré d’une histoire personnelle. Au départ, j’avais juste une idée sans savoir comment la concrétiser. J’ai tout d’abord testé sur mes réseaux sociaux un Barbe Bleue au féminin avec un dessin plus adulte. Plus je réfléchissais à ce projet, plus je me disais qu’il me faudrait quelqu’un pour m’accompagner, pour me canaliser. Scénariser, c’est un métier à part entière : savoir rythmer et mettre en scène une BD. J’ai fait part de mes interrogations à Alex qui, après une nuit de discussions, a très rapidement adhéré au projet. Nous avons donc décidé de le coscénariser. C’est Alex qui a particulièrement géré le découpage. Le mien s’apparentait trop au cinéma d’animation, il n’était pas adapté au sujet.
Alex a su s’emparer tout de suite du sujet des relations toxiques en prenant en compte mes attentes tout en proposant des idées narratives facilitant la lisibilité du récit.
Cette collaboration a finalement été assez évidente, alors même que nous n’avions jamais abordé un sujet aussi grave.
Alexis Arlène : Nous n’étions pas rassurés de nous lancer sur ce projet. Nous nous nous sommes soutenus l’un l’autre dans l’écriture.

L’éditeur est-il intervenu dans la réalisation de cet album ?
AA : Le travail de Camille (Grenier ndlr) a été très important dans la réalisation de cet ouvrage.
JC : C’est une éditrice qui a énormément de pertinence dans ses retours. Elle n’hésite pas à poser des questions qui viennent débloquer de nouvelles idées et trouver des solutions comme celles de faire deux conclusions alternatives.
Maintenant, j’avais aussi besoin d’un regard extérieur en plus de celui de l’éditrice. J’avais trop d’émotion dans ce projet. J’avais besoin d’un point de vue masculin. Ma crainte, c’était qu’on ressente un élan de misandrie ou quelque chose comme ça.
Le but dans l’écriture des meurtres n’est pas de montrer que les hommes sont méchants. J’ai conscience que ça doit être difficile pour le lecteur de voir des meurtres particulièrement injustes, introduits uniquement pour montrer une réaction traumatique.
Mettre en image le mythe de Barbe Bleue, ça n’a pas été compliqué ?
JC : Pas tant que ça. C’est un conte assez poussiéreux, même s’il a eu quelques réécritures. Je ne me suis pas dit graphiquement qu’il y avait un enjeu comme reprendre des graphismes déjà existants très forts.
En revanche, venant de la bd jeunesse, l’enjeu graphique de cet album résidait dans une réalisation plus adulte. Travaillant à la couleur directe, j’ai dû changer toute ma méthode en réalisant d’abord mes planches en noir et blanc. En couleurs directes, mes vieilles habitudes prenaient le dessus, faisant très multicolore, très jeunesse, ne correspondant pas au rendu que l’on voulait. Le fait d’utiliser cette technique a permis de faire un style très expressionniste allemand qui m’a été influencé par des films comme Nosferatu.
AA : En voyant les premières planches, je me suis dit qu’elles se suffisaient à elle-même. La couleur s’avère très narrative.
JC : Le fait de décortiquer les étapes, l’éclairage étant très fort, je choisissais une palette restreinte de couleurs pour être sûre d’être le plus impactant possible : trois couleurs principales et après seulement des camaïeux.

Pourquoi avoir choisi le titre Fleur bleue ? Dans mes souvenirs, quelqu’un qui est fleur bleue, c’est quelqu’un de romantique, mais aussi plutôt naïf. Or cette gente dame n’a rien de naïf.
JC : C’est le contraste qui nous plaisait !
AA : Elle est naïve au départ du récit. Il y a évidemment le jeu de mots bleue, Barbe Bleue. Il y a toute la symbolique des fleurs, de l’ironie aussi. On adorait l’idée de ce titre fleur bleue qui est très beau avec le sang en couverture.
Si on a légiféré sur les agressions physiques, les agressions morales et autres traumatismes subis dans l’enfance, l’âge adulte commence enfin seulement à être entendu, voire un peu plus reconnu. Est-ce un clou que vous avez voulu enfoncer un peu plus pour effectivement sensibiliser les gens sur cette ce danger, de mettre en garde la jeunesse et voire aussi les personnes plus âgées ?
JC : Oui, le livre a une double portée, une lecture de plaisir ainsi qu’une portée pédagogique qui était importante. D’ailleurs, les meurtres sont très symboliques plus que vraiment réalistes.
AA : il y a même des meurtres surréalistes.
JC : D’où le dossier pédagogique final pour se dire que l’on ne fait pas des livres pour rien, cela doit apporter quelque chose au lecteur. Reconnaître les victimes, reconnaître les manipulateurs, le dossier sert à ça.

Vous avez été atteint ou touché par cette manipulation ?
JC : C’est une expérience personnelle qui a donné envie d’en parler.
Une forme d’exorcisation ?
JC : Oui et de parler du « pendant » la relation, mais aussi de « l’après » dont on parle rarement.
Je pense que la manipulation s’avère quelque chose qu’il est impossible à légiférer, à juger. C’est quelque chose que l’on vit. On ne peut rien faire contre, hormis certains cas, très spécifiques comme cet homme qui mentait sur Internet sur son âge pour recoucher avec des femmes. On ne peut faire que de la mise en garde et apprendre à reconnaître les patterns. À part les personnes qui l’ont vécu, c’est très dur d’appréhender le récit de quelqu’un. Je me souviens, avant même que ça m’arrive, que j’avais une amie qui me racontait sa relation toxique. J’avais tendance à éluder le sujet parce qu’en fait, il est difficile de se rendre compte de l’impact que ça peut avoir sur les personnes. Je pense que le conte amène plus d’émotions permettant j’espère, pour des personnes qui ne l’ont pas vécu, d’appréhender mieux le récit de personnes l’ayant subi qui disent « bah oui, je suis traumatisée par ça » et toute la partie bleue, c’est l’après où l’on raconte toutes les conséquences, ce qui vient alimenter les déclencheurs.

Vos premiers albums s’adressaient à un public 9+, Fleur bleue à un public 52+. La prochaine étape serait-elle de viser un public plus adulte, dans la prestigieuse collection Aire Libre par exemple ?
JC : En fait, Aire libre, c’est une collection prestigieuse, un rêve pour beaucoup, mais en même temps ce n’est pas la même liberté. J’ai appris récemment qu’il y a des codes sur la collection Aire libre : nous ne choisissons pas le design des couvertures par exemple. L’album Fleur Bleue nous a laissé plus de liberté dans la fabrication tel que le vernis sélectif, l’or à chaud…
AA : J’écris vraiment selon le feeling, selon les émotions. Je peux écrire pour la jeunesse, puis l’adulte pour voir. Je n’ai pas d’a priori non plus sur les collections.
JC : La collection Aire Libre est magnifique, mais ce n’est pas une ambition. Nous nous s’adressons déjà à un public adulte. Cet objectif est atteint. Nous sommes très heureux de la liberté qu’on a eue là-dessus. Nous serions flattés qu’on nous le propose, mais ce n’est pas une fin en soi. Le prochain album sera peut-être encore plus adulte.
AA : Je pense qu’on restera dans la même veine.
JC : Le prochain parle de religion et de rapport à la foi. Le public sera du même genre que celui que j’ai en dédicace, c’est grosso modo à partir d’une vingtaine d’années. C’est parfait, je préfère de n’avoir un lectorat plus jeune pour ce type de récit.

Vous avez fourni un gros travail sur les symboliques, comme par exemple, les racines des arbres qui se nourrissent des cadavres, les mains de Fleur Bleue qui se teintent de sang à chaque fois qu’elle a des mauvaises pensées… C’est une démarche que vous avez initiée à deux ?
JC : C’est un mélange, je suis une psychopathe de la symbolique ! Toutes les fleurs sont une énorme symbolique dans l’album. J’ai mis des fleurs partout. On ouvre sur un perce-neige et cela annonce la temporalité, le printemps. C’était la fleur qui avait poussé au jardin d’Eden avec Adam et Ève. Quand la serre brûle, ce sont des achillées qui sont une référence à Daphné Du Maurier ; le livre Rebecca s’avère être un des livres qui m’a le plus impacté. Rebecca finit avec ce truc-là où le manoir est en flamme. Honnêtement la BD aurait pu s’arrêter là. La scène où le prince descend après dans les escaliers, c’est littéralement le cadrage du Cendrillon de Disney. C’était rigolo de se dire que c’est un prince qui lui court après de la même manière dans les escaliers, mais en version machiavélique.
Tout a donc été pensé dans cet album ?
AA : C’est ça ! Page par page. Vraiment on s’est amusé ! Tous les personnages ont des prénoms de fleurs. Ce qui était marrant, c’est que nos rôles se sont inversés : l’émotion de Justine s’est transportée vers plein de choses rationnelles contrairement à moi qui suis passé du plus rationnel des deux en un peu plus en émotion sur la symbolique.
JC : C’était un super projet. Très fun. J’ai pris beaucoup de plaisir à le réaliser.

Propos recueillis par Bernard Launois dans le cadre de Quai des Bulles 2026 © Bernard Launois, Agenda BD, 2026
Visuels extraits de Fleur Bleue © Justine Cunha, Alexis Arlene, Dupuis, 2026
Photos © Bernard Launois, Agenda BD, 2026
Merci à Justine Cunha, Alexis Arlene pour leur coopération

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